Images du temps qui est le nôtre
Le Forum, Blanc-Mesnil - 14.01 - 18.03.2012

Texte de Daniel Dobbels
OEuvres choisies des artistes du Fresnoy (2010-2011)
Depuis plus de dix ans, le Fresnoy / Studio national des arts contemporains, créé et dirigé par Alain Fleischer, donne la possibilité à de jeunes artistes (vidéastes, cinéastes, photographes, artistes plasticiens, créateurs de nouvelles images, etc.) d’expérimenter et de produire de nouvelles écritures démarquées des grandes formes cinématographiques, la plupart du temps axées sur la loi scénaristique.
Cela ne cesse de donner lieu à nombre d’oeuvres extrêmement libres et diverses, souvent novatrices, souvent méditatives, souvent riches d’un avenir que le temps avèrera. L’idée de cette programmation (janvier 2012) est de rendre sensible au public du Forum cette nouveauté d’approche et de réalisations qui interroge notre actualité et notre présent avec une générosité à laquelle chacun a le droit d’avoir accès. Quelle en serait la question centrale ? Celle-ci, peut-être : Qu’est-ce que serait une image contemporaine ? Ou encore : De quelles images et de quelles formes de récits filmiques serions-nous les contemporains ? Qu’est-ce que les « nouvelles technologies » nous disent de ce temps quand elles sont abordées artistiquement (et non spectaculairement ou publicitairement) ? En quoi ces oeuvres produites au Fresnoy, libèrent-elles notre regard et notre pensée ? Toutes issues d’artistes d’une génération âgée, environ, d’une trentaine d’années.
Le choix des films, d’une installation et de quelques travaux photographiques, tentera de rendre compte de ce désir de faire acte de création, repoussant ainsi les formes d’aliénation insidieuse qui nous font subir « le poids des images et le choc des mots » (ou l’inverse) de manière littéralement irrespirable. On verra que même les avancées les plus risquées portent en elles un souci politique constant, aigu et implicite, indissociable du besoin de respirer, même au coeur des images les plus
secrètes, un autre air, une autre façon de faire bouger la pensée et les corps qui en prennent soin. Rappelons ici ce qu’écrivait André Breton de l’adolescent qu’il était : « Je suis, à cet âge, l’objet d’un appel diffus, j’éprouve entre ces murs, un appétit indistinct pour tout ce qui a lieu au
dehors, là où je suis contraint de ne pas être, avec la grave arrière-pensée que c’est là, au hasard des rues, qu’est appelé à se jouer ce qui est vraiment relatif à moi, ce qui me concerne en propre, ce qui a profondément à faire avec mon destin ». (Entretiens, 1952).
Quelles images les jeunes artistes du Fresnoy rapportent-ils du Dehors (du Monde) qui les et nous concernent en propre, qui ont à faire avec notre destin ? Les réponses sont ouvertes et intenses…
Sébastien Hildebrand, Run Baby Run
« Sur le projet Run Baby Run, l’accent se porte sur la course vers un but : la ligne d’arrivée. Un outil technique est utilisé pour ces disciplines où les précisions de chronométrage requises sont extrêmes. Ce sont des appareils photographiques shootant une image de 1 pixel de large (matérialisant la ligne de finish) à une cadence de 2000 images par seconde. C’est alors l’assemblage de ces fines bandes qui offre une lecture de la photographie dans le temps. Run Baby Run est donc une série de photographies réalisées avec cet appareil. Elle met en scène des situations quotidiennes de personnes courant après le temps : traders, militaires, consommateurs, pompiers, voyageurs, …
Run, c’est courir, c’est-à-dire brûler (Burn, Baby Burn !) : brûler le corps et son image, brûler du temps ou tenter de le faire. Comment recueillir des extraits – au sens physico‐chimique – de cette flamme volatile et l’exposer en long et en large ? En immobilisant nos courses de tous les jours, les nôtres et celles d’un pompier, d’un trader ou d’un voyageur, au pixel près et au 2000e de seconde et en travaillant à leur extrême dilatation. »
Jean-Louis Perrier, pour Temps d'Images, http://blog.tempsdimages.eu/?p=444
David De Beyter, Concrete Mirrors
« Ce projet est un faux documentaire photographique. Il traite de la représentation de l’ailleurs. C’est bien de visions dont il est question ici, qu’elles soient architecturales, scientifiques ou issues de la science-fiction, mais aussi de réinterprétations personnelles de ces visions. Ce corpus d’images propose des collages de différents niveaux de réalité, associant fantasme, réel, mythologie et utopie. Le virtuel permet de donner une forme d’existence à certains projets architecturaux non réalisés. Ce croisement entre analogique et numérique participe de l’idée de mêler fantasme et réalité. Cette exploration constitue dans sa finalité un territoire imaginaire, une sorte de zone test, marquée par le temps, perdue dans un anachronisme formel qui accentue le décalage entre vision prospective et mythologie déchue. L’ensemble des photographies permet la construction d’un paysage mental. »
Nous offrant la dimension poétique qui guide le regard au-delà du bâti, sans doute ce paysage nous amène-t-il à ce que, à force de lutte mentale contre le totalitarisme des images promotionnelles infographiques, nous tentons d’envisager pour cette partie de la ville qui va se transformer. »
Exposition du 14 janvier au 18 février 2012. Le Forum, 1-5 place de la Libération
- Le Blanc-Mesnil. Tél.: +33 (0)1 48 14 22 00. Ouverture de l'exposition les samedis
de 15h à 19h et les soirs de spectacle 1h avant le début de la représentation. Entrée
libre. Visites de groupe du mardi au vendredi de 14h à 17h.
Marikel Lahana, La vanité des ecchymoses
« La vanité des ecchymoses est une série de portraits qui affleure l’enfermement, la "taisance" et l’état des relations humaines à l’aune du grand silence. Ces scénographies lacunaires déposent la représentation au bord d’elle même. Les personnes portraiturées apparaissent toujours isolément dans le cadre même si cela n’exclue en rien le dialogue que permet l’agencement séquentiel.
Dégagée d’une photographie de l’instant, l’image est une remise en scène du perçu. Il m’importe de saisir en chaque personne sa difficulté propre à être. Le corps à lui seul capte l’attention et structure le visible, offrant à notre regard ce que Marguerite Duras appelle la « perfection indélébile de l’accident personnel ».
La vanité des ecchymoses, à l’instar du reste de ma photographie est granuleuse et vibratile. Cette grossièreté de grain donne une image aux portes du trouble, à distance d’un voir précis. Chacune des personnes prises ici en photo sont dans une situation post-traumatique dont ni la légende ni l’image ne révèlent pleinement la nature. Elles sont dans un état de réparation d’une souffrance qui ne saurait se dire. C’est pourquoi j’ai décidé d’opérer sur l’ensemble de la série un étalonnage colorimétrique singulier qui prend sa source dans le processus même de dégradation d’un bleu ou ecchymose [1]. »
[1] En effet le jour suivant le coup, l'ecchymose passe par de nombreuses couleurs et ce notamment lors de la dégradation de l'hémoglobine où résultent de la biliverdine (pigment vert), de la bilirubine (pigment jaune)… Ces couleurs se retrouvent comme dominantes verdasses et jaunasses au sein du dispositif photographique.
• http://www.lesphotographes.com/2009/12/17/marikel-lahana-au-coeur-de-lhumain/
• http://www.marikellahana.com/
Christian Rizzo, Fom 1, installation vidéo
« fom1 est la première partie d’un diptyque questionnant la notion de fantôme. En tant que danseur chorégraphe, j’ai la sensation d’être apparu par le mouvement. Aujourd’hui, ayant créé un double de moi-même en fumée (image et motion capture), le mouvement devient l’élément qui me fait disparaître… »
Est-ce qu’ainsi, l’immobilité serait la seule alternative à me redonner au moins
un contour ? fom2 (deuxième partie) ne sera dévoilée que l’an prochain. Après l’image,
c’est une trace volumétrique qui prendra le relais du jeu apparaître/disparaître
incluant une technologie liée aux textiles innovants… »
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